
Pour clôturer cette année anniversaire, cette fin décembre est consacré à Monsieur Lew Kowarski qui a dirigé la construction du premier réacteur nucléaire français, la pile Zoé.
Quand le CEA voit le jour en 1945, il lui faut à la fois une vision politique, ce que donne Frédéric Joliot-Curie avec Francis Perrin, et des mains expertes pour transformer cette vision en un réacteur qui fonctionne. Ces mains-là seront celles de Lew Kowarski.
Né en 1907 à Saint-Pétersbourg, naturalisé français, formé à la fois à la chimie et à la physique, Kowarski fait partie avec Hans von Halban de ce petit groupe de chercheurs que Joliot rassemble autour de lui à la fin des années 1930 pour explorer la fission de l’uranium. Ensemble, ils déposent en 1939 les brevets qui décrivent le principe d’un réacteur nucléaire modéré : la France sait, dès avant-guerre, comment produire de l’énergie atomique de façon contrôlée.
La guerre les disperse, mais ne brise pas leur projet. En 1940, les Français évacuent vers la Grande-Bretagne et le Canada des documents, du combustible et surtout de l’eau lourde, ce liquide rare qui permet de ralentir les neutrons sans perdre trop d’énergie. À Montréal puis à Chalk River, Lew Kowarski supervise la construction de ZEEP, le premier réacteur à diverger hors des États-Unis le 5 septembre 1945. Il apprend à gérer un chantier nucléaire, à travailler avec des ingénieurs, à négocier des approvisionnements – bref, tout ce qu’un CEA tout neuf va devoir faire lui aussi.
Quand il rentre en France en 1946, il retrouve Joliot au sein du tout jeune CEA. Le haut-commissaire lui confie naturellement la mise au point de la première pile française, dans le fort de Châtillon à Fontenay-aux-Roses. La France ne dispose pas encore de matériaux aussi purs que les Américains, mais elle a ce que Kowarski maîtrise : de l’oxyde d’uranium et de l’eau lourde, en partie sauvés pendant la guerre. Il conçoit donc une installation modeste en puissance, mais ambitieuse dans sa portée : Zoé, pour “Zéro énergie – Oxyde d’uranium – Eau lourde”. Le 15 décembre 1948, la pile Zoé diverge. La France vient de prouver qu’elle peut mener seule un projet nucléaire complet, de la conception à l’exploitation. Kowarski a été le chef d’orchestre technique de cette réussite.
Zoé ne produisait que quelques dizaines de kilowatts, mais elle a tout déclenché : la possibilité d’irradiation, la récupération des premiers milligrammes de plutonium français dès 1949, la construction d’une pile plus puissante à Saclay en 1952, puis la montée en puissance de tout le programme. C’est cet effet domino qui fait de Lew Kowarski l’un des véritables pères de l’atome français. Œuvrant derrière la figure très publique de Joliot, il apportait la maîtrise pratique du réacteur, le retour d’expérience canadien et le sens du possible.
En 1952, dans un contexte politique plus délicat pour le CEA, il accepte de repartir pionnier, cette fois vers l’Europe de la physique et participe aux débuts du CERN. Il y passera le reste de sa carrière, jusqu’à sa mort en 1979 à Genève, toujours fidèle à cette idée que la science doit s’appuyer sur des instruments partagés et sur une coopération internationale.
Pour les 80 ans du CEA, rappeler le nom de Lew Kowarski, c’est donc rappeler que l’organisme s’est construit aussi grâce à des bâtisseurs discrets, des scientifiques capables de faire diverger un réacteur avec les moyens du moment, parce qu’ils avaient acquis, pendant la guerre et à l’étranger, une expérience que peu de pays pouvaient revendiquer. C’est lui qui a transformé l’héritage scientifique français en première pile française. Et c’est bien une histoire de CEA.